Le volontariat plutôt que la contrainte |
Robert Lauzon a orchestré le virage durable du plus important donneur d'ordres du Québec : le gouvernement québécois. Sa position est claire : l'approche volontaire est plus efficace que la règlementation pour convaincre les entreprises d'embarquer dans le courant du développement durable, un courant de fond. Entrevue avec l'ex-directeur du Bureau de coordination du développement durable au ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs, nouvellement retraité.
Robert Lauzon[Marie Quinty] La Loi sur le Développement durable dont vous avez géré l'application de 2006 jusqu'à l'été 2010 vise 150 ministères, organismes et sociétés d'État. En quoi touche-t-elle les entreprises ?
[Robert Lauzon] Pour l'instant, les entreprises sont invitées à adopter volontairement une démarche de développement durable cohérente avec celle entreprise par le gouvernement. Les relations d'habitude entre tous les organismes gouvernementaux et les entreprises clients ou partenaires pourraient aussi évoluer au fur et à mesure que les ministères et les organismes mettront en oeuvre leurs plans d'action de développement durable.
Par exemple, tous ces organismes ont besoin de produits plus responsables, plus respectueux de l'environnement, conçus et mis en marché par des entreprises dont les pratiques de gouvernance, d'éthique et de responsabilité sociale sont révisées. Nous avons donné aux responsables gouvernementaux des indications sur la nature de quelques-uns de ces produits plus conformes. Notamment, onze fiches techniques sont disponibles sur le site de notre partenaire de diffusion, l'Association des gestionnaires de parcs immobiliers institutionnels (AGPI) pour présenter nos besoins aux fournisseurs.
Par cette loi qu'il s'impose à lui-même, le gouvernement entend prêcher par l'exemple. Même si beaucoup d'États ont adopté une démarche de développement durable, très peu d'États, moins d'une dizaine, se sont donnés une loi de développement durable.
[M.Q.] Cette loi ne touche pas les entreprises directement, elle ne leur impose rien. Personnellement, vous vous prononcez clairement en faveur d'une approche volontaire. Qu'entendez-vous par là ?
[R.L.] Pour vous expliquer ça, je devrai remonter aux années 1980. À cette époque, nous voulions encourager les entreprises à récupérer et à concevoir des produits récupérables. C'est dans ce contexte qu'en 1990, RECYC-QUÉ BEC et Collecte Sélective Québec ont vu le jour. Nous avons rencontré 800 entreprises ! Nous leur disions : « Nous allons faire les choses ensemble, puis, quand nous serons assez avancés, nous irons chercher les récalcitrants ». C'est exactement ce qui s'est passé. Quand nous avons revu la réglementation de la gestion des matières résiduelles, l'industrie était prête, ce qui s'est notamment traduit par la création d'Éco Entreprises Québec ! Parallèlement, RECYC-Québec a toujours travaillé en partenariat avec les entreprises, sur une base volontaire. Et ça été un succès.
[M.Q.] Donnez-moi un exemple.
[R.L.] Pendant plusieurs années, le gouvernement a recueilli sur une base volontaire de nombreuses données servant au calcul des principaux contaminants atmosphériques émis par un grand nombre d'entreprises. L'approche réglementaire adoptée au terme de cet exercice s'est donc fait sans imposer de fardeau indu aux entreprises puisque les mécanismes avaient été pleinement testés.
[M.Q.] Pourquoi une réglementation ne serait-elle pas aussi efficace ?
[R.L.] Dans certains cas, c'est la bonne solution, notamment lorsqu'il faut agir rapidement et que les solutions sont maîtrisées ! Mais de façon générale, une règlementation est le résultat d'un consensus, le plus petit dénominateur commun qui rallie toutes les parties en cause. En cela, elle propose une bonne pratique, mais généralement pas LA meilleure pratique. En comparaison, l'approche volontaire se traduit par l'organisation de lieux de travail réunissant des représentants d'entreprises dynamiques, innovantes et intéressées par les meilleures pratiques d'affaires. Tous ces gens réunis aboutissent à de meilleures solutions. Car, entendons-nous : l'approche volontaire, ça n'est pas le laisser-faire !
Un autre risque avec l'approche réglementaire, c'est que changer un règlement est très difficile. Or, une démarche de développement durable se construit sur des résultats en constante et rapide évolution. On croit avoir trouvé une solution pour vite se rendre compte qu'elle n'est pas si « durable » et qu'il en existe une meilleure. On découvre sans cesse de nouvelles technologies. Il y a à peine quelques années, on ne misait pas sur l'automobile électrique; voyez aujourd'hui ! Quand tout change rapidement, un règlement devient vite obsolète. Les entreprises qui ont investi de grosses sommes pour se conformer aux nouvelles règles du jeu ne veulent pas les changer et poussent un tollé. Je les comprends. Au bout du compte, cela paralyse.
Finalement, quand on règlemente, il faut s'assurer du respect de la loi. Or, il y a une limite à la capacité d'inspecter, comme il y en a une à la capacité des entreprises de faire l'apprentissage nécessaire pour se conformer rapidement à un nouveau règlement. L'approche volontaire les implique dès l'amorce de la réflexion et leur permet donc d'apprivoiser tôt les nouvelles façons de faire. C'est pour toutes ces raisons que l'approche réglementaire devrait normalement être l'outil pour rallier les récalcitrants, pour rétablir l'équité avec les entreprises qui auront volontairement adopté des pratiques plus constructives.
[M.Q.] Comment entrevoyez-vous le futur ?
[R.L.] Je pense qu'il faudra dissiper la confusion entre la protection de l'environnement et le développement durable. Au cours de ma vie, j'ai travaillé tour à tour en développement social, économique et environnemental. Je peux vous dire que l'approche du développement durable est supérieure à celle de l'environnement, en cela qu'elle réconcilie les intérêts économiques et les intérêts sociaux et environnementaux. Cette approche fait la démonstration que les entreprises gagnent à adopter une telle démarche, à être de bonnes citoyennes, à respecter leurs employés et les communautés. La pénurie de main d'oeuvre qui nous guette le confirmera bientôt ! Les entreprises qui accordent de l'importance à la gestion de leurs ressources humaines et à leurs relations avec les communautés où elles évoluent tireront probablement mieux leur épingle du jeu.
Cela dit, je trouve qu'on avance sérieusement. Il y a 20 ans à peine, le développement durable demeurait un concept souvent abstrait !
J'ajoute que je préfère parler des meilleures pratiques de développement durable plutôt que des trois pivots du développement durable : économique, social et environnemental. C'est par la voie des meilleures pratiques que les entreprises peuvent le mieux comprendre une démarche de développement durable et l'intégrer à leurs activités économiques. L'éco efficacité, par exemple, est une meilleure pratique d'affaires. La démarche de développement durable des entreprises est aussi connue comme une démarche de responsabilité sociale ou sociétale.
[M.Q.] Au soir de votre carrière, quelle est votre plus grande fierté ?
[R.L.] Sans aucun doute, c'est de voir plus de 130 organismes gouvernementaux qui aujourd'hui ont un plan concret de développement durable, encadré par une loi, une stratégie, des objectifs et des indicateurs et assorti d'une obligation de rendre des comptes. Une stratégie peut être reléguée aux oubliettes, une loi, non.
La reddition de comptes est de la première importance. Elle assure la cohérence de ce projet, en obligeant chaque organisme à publier un rapport annuel sur son plan d'action en développement durable, et sur l'atteinte ou non de ses objectifs. Je souhaiterais que la population utilise davantage cet outil pour examiner attentivement la démarche des ministères et organismes, pour questionner les décisions et les rapports annuels et pour elle aussi passer à l'action.
[M.Q.] Qu'est-ce qui vous semble la plus grande menace, dans le futur ?
[R.L.] Nous savons fort bien qu'un jour, nous manquerons de pétrole, que les changements climatiques perturberont le monde tel qu'on le connaît. Mais quand ? À ce moment-ci le manque d'eau potable m'apparait un des plus grands dangers. Des milliards de personnes vont possiblement manquer d'eau. Les bouleversements environnementaux vont nécessairement entrainer de grands changements. Nous n'y sommes pas prêts. Qui veut renoncer à son auto, à sa piscine, à son voyage annuel dans le sud ? Mais nous devrions être tout autant préoccupés par la pauvreté, par les inégalités, par l'analphabétisme, par la sécurité alimentaire. Plus près de nos entreprises, la qualité et la relève de la maind'oeuvre, les règles de gouvernance et les relations avec les communautés sont à la fois porteuses de grands risques et de solutions.
Nous avons besoin plus que jamais d'entreprises innovantes pour imaginer des solutions à ces problématiques. N'oublions pas que tous les efforts que nous faisons en matière de développement durable, nous ne les faisons pas pour nous, mais pour nos enfants, pour ceux qui nous suivront. Pour qu'ils aient un futur.










